Les trésors du musée


      Henry de Montherlant
       entre les lignes

Romancier, essayiste, dramaturge et académicien, Henry de Montherlant est un auteur à la fois admiré et controversé. Ses écrits sont le plus souvent « mystiques ». Le thème du suicide ou celui de la mort sont omniprésents dans son œuvre riche et variée, provocante et discutée… mais toujours lucide et passionnée. Son œuvre théâtrale (1) est accueillie parfois avec quelques réticences. La critique lui reproche « son classicisme et sa métrique surannée » et de s’abandonner à trop de lyrisme. Mais, c’est un Montherlant authentique, profond et complexe qui « se dévoile sans analyse » et s’exprime sur des sujets délicats tels que la morale chrétienne et profane, le culte de l’héroïsme et de l’hédonisme qui prêtent à réflexion. Parmi un bel ensemble de lettres, dont plusieurs brouillons, destinées à des relations professionnelles, une lettre intéressante sur son travail d’auteur mérite que l’on s’y attarde.


Après avoir publié à compte d’auteur son premier essai autobiographique (2) à l’âge de 26 ans, Montherlant (Paris, 1895 – id., 1972) écrit son second roman Le Songe (3) qui s’inspire de son « expérience militaire ». A travers le jeune héros Alban de Bricoule, engagé volontaire comme lui, on retrouve des bribes de sa vie, dans la plupart de ses œuvres. Son histoire romancée se décline dans deux autres volumes, Les Bestiaires (1926) et Les Garçons (1969), dans lesquels l’auteur révèle sa "différence", sa fascination pour la tauromachie et sa passion pour les adolescents. Mais avant que son livre ne soit publié aux éditions Grasset, il soumet son manuscrit à l’auteur dramatique François de Curel, afin d’en améliorer selon ses propres termes « les outrances juvéniles ».
Dans une correspondance datée du 7 avril 1922, Montherlant lui écrit : « Il est probable que ce roman surprendra les gens superficiels, venant après La Relève. Vous pensez bien, qu’on cherchera à me reconnaître dans le personnage du jeune homme pcq. Je lui ai donné 1 trait qui m’appartient pour 3 inventés de toutes pièces On pensera que je me suis fait évacuer du front, que j’ai toujours le browning à la main, que je persécute puis débauche les jeunes filles (même athlètes !), que j’ai souffleté un prêtre etc… Faut-il donc dire qu’en réalité cet « Alban » est une sorte de transposition de l’âme féodal ou plutôt « renaissante » ds le monde moderne que j’ai voulu faire très pittoresque, & que d’ailleurs outré (comme on est porté à le faire à mon âge) & qui dans le fond est absolument innoffensif, - aussi différent de l’auteur que l’est, par exemple, le prêtre, personnage principale du roman qu’il écrit en ce moment ».

L’auteur et son double

Pour Henry de Montherlant, il n’y a pas de cause ni d’effet à trouver dans ce qu’il écrit. Il cite Flaubert pour exemple : « Je n’ai pas besoin d’expliquer plus longuement ces choses à vous monsieur, qui avez écrit la comédie du génie. Il y a juste un an, ds (sic) la Revue hebdomadaire, des réflexions un peu analogues. Vous savez ce qu’un écrivain met de soi dans chacun de ses personnages, et ce qu’il y met qui est différent ou contraire à soi. Chimie infiniment subtile, et particulièrement, d’ailleurs, dans votre théâtre. Il n’y a pas à reconnaître flaubert dans tel de ses personnages : il est dans tous (même ds Emma ! même ds Bouvard ! Thibaudet vient de le faire observer très finement, est aucun cependant n’est lui ». Son entourage aussi, l’assimile inévitablement aux personnages de son roman : « Ils semblent épouvantés, ont l’air de me faire endosser toutes les pensées et tous les actes de mes 3 personnages qui sont une rosse, un benêt et un dingo » poursuit-il. Montherlant rejette catégoriquement cette réaction et s’en défend : « Comme si le Père Grandet était Balzac ! Comme si Valmont était Choderlos ! Si l’on veut me chercher dans ce que j’écris, qu’on voie La Relève et toutes les autres pages où je dis « Je ». Mais qu’on me laisse faire de mes héros de romans des numéros, et qui m’amusent. C’est un lieu commun que ce sont des défauts des hommes qui sont la meilleure matière pour l’art ».




Un incompris (4)

Montherlant n’épargne pas son œuvre et son regard reste lucide sur les améliorations à apporter : « Je n’ai pas d’explications à trouver sur les défauts évidents de ce livre : dans la composition, - les « trous », - les endroits flous etc… J’ai d’ailleurs l’intention de revoir tout cela, quand vous aurez bien voulu m’en parler, d’améliorer ce que je puis, et de faire tomber, s’il le faut, « les outrances juvéniles » qui peuvent choquer la classe de personnes dans laquelle je souffre des juges ». Il compte beaucoup sur les conseils avisés de son ami auteur de théâtre : « Je vous remercie très vivement, Monsieur, de l’attention avec laquelle vous me lirez. Je lance ce livre sur votre intelligence comme sur une mer qui ne noie pas. Quelle sécurité auprès de l’intelligence ? mais quelle horreur que les sots aient pouvoir de vous tourmenter, faire douter de vous, forcer à revenir et à remuer ce qui est tellement simple ! ».
« Si je deviens aveugle, je me tue » déclarait-il. Se sachant atteint de cécité, consécutive à une insolation, il perd l’usage de son œil gauche. Henry de Montherlant se donne volontairement la mort à l’âge de 76 ans.

Lilyane GRANDJEAN

Notes :

1 Auteur attitré de la Comédie-Française. Nombre de ses pièces y furent présentées :
Malatesta (1946), La Ville dont le prince est un enfant (1951), Le Cardinal d’Espagne (1960).
2 La Relève du matin, 1920.
3 Publié en 1922.
4 Titre d’un roman paru en 1944.