Après avoir publié à
compte d’auteur son premier essai autobiographique (2)
à l’âge de 26 ans, Montherlant (Paris,
1895 – id., 1972) écrit son second roman Le
Songe (3) qui s’inspire de son
« expérience militaire ». A travers
le jeune héros Alban de Bricoule, engagé volontaire
comme lui, on retrouve des bribes de sa vie, dans la plupart
de ses œuvres. Son histoire romancée se décline
dans deux autres volumes, Les Bestiaires (1926) et
Les Garçons (1969), dans lesquels l’auteur
révèle sa "différence", sa
fascination pour la tauromachie et sa passion pour les adolescents.
Mais avant que son livre ne soit publié aux éditions
Grasset, il soumet son manuscrit à l’auteur dramatique
François de Curel, afin d’en améliorer
selon ses propres termes « les outrances juvéniles
».
Dans une correspondance datée du 7 avril 1922, Montherlant
lui écrit : « Il est probable que ce roman
surprendra les gens superficiels, venant après
La Relève. Vous pensez bien, qu’on cherchera
à me reconnaître dans le personnage du jeune
homme pcq. Je lui ai donné 1 trait qui m’appartient
pour 3 inventés de toutes pièces On pensera
que je me suis fait évacuer du front, que j’ai
toujours le browning à la main, que je persécute
puis débauche les jeunes filles (même athlètes
!), que j’ai souffleté un prêtre etc…
Faut-il donc dire qu’en réalité cet «
Alban » est une sorte de transposition de l’âme
féodal ou plutôt « renaissante »
ds le monde moderne que j’ai voulu faire très
pittoresque, & que d’ailleurs outré (comme
on est porté à le faire à mon âge)
& qui dans le fond est absolument innoffensif, - aussi
différent de l’auteur que l’est, par exemple,
le prêtre, personnage principale du roman qu’il
écrit en ce moment ».
L’auteur
et son double
Pour Henry de Montherlant, il n’y a
pas de cause ni d’effet à trouver dans ce qu’il
écrit. Il cite Flaubert pour exemple : « Je
n’ai pas besoin d’expliquer plus longuement ces
choses à vous monsieur, qui avez écrit la comédie
du génie. Il y a juste un an, ds (sic) la Revue hebdomadaire,
des réflexions un peu analogues. Vous savez ce qu’un
écrivain met de soi dans chacun de ses personnages,
et ce qu’il y met qui est différent ou contraire
à soi. Chimie infiniment subtile, et particulièrement,
d’ailleurs, dans votre théâtre. Il n’y
a pas à reconnaître flaubert dans tel de ses
personnages : il est dans tous (même ds Emma ! même
ds Bouvard ! Thibaudet vient de le faire observer très
finement, est aucun cependant n’est lui ».
Son entourage aussi, l’assimile inévitablement
aux personnages de son roman : « Ils semblent épouvantés,
ont l’air de me faire endosser toutes les pensées
et tous les actes de mes 3 personnages qui sont une rosse,
un benêt et un dingo » poursuit-il. Montherlant
rejette catégoriquement cette réaction et s’en
défend : « Comme si le Père Grandet
était Balzac ! Comme si Valmont était Choderlos
! Si l’on veut me chercher dans ce que j’écris,
qu’on voie La Relève et toutes les autres pages
où je dis « Je ». Mais qu’on me laisse
faire de mes héros de romans des numéros, et
qui m’amusent. C’est un lieu commun que ce sont
des défauts des hommes qui sont la meilleure matière
pour l’art ».