L'engagement politique de Hugo
Ecrivain, romancier, poète, dramaturge, Victor
Hugo (1802-1885) est une des figures emblématiques
de la littérature française du XIXe siècle.
Dès son plus jeune âge, Hugo est ambitieux et
déterminé à réussir. A quatorze ans, il écrit déjà
dans ses cahiers d'école : "Je veux être Chateaubriand
ou rien." Il publie ses premières oeuvres
alors qu'il a à peine vingt ans. Chef de file du
mouvement romantique français, auquel participe
Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Théophile
Gautier, Honoré de Balzac ou encore Sainte-Beuve,
Hugo accède rapidement au succès. Des
drames familiaux (infidélité de sa femme, scandale
de sa liaison adultère avec Léonie Biard qui
est emprisonnée, noyade de sa fille et de son
gendre) le détournent temporairement de sa
vocation d'écrivain reconnu : il entame alors une
carrière politique, continuant d'écrire mais sans
rien publier. Protégé du duc d'Orléans, Hugo est
catholique et monarchiste. Il fréquente d'ailleurs
l'entourage du roi Louis-Philippe qui le nomme
Pair de France en 1845. Rapidement, Hugo, qui a
toujours été un fervent défenseur de la démocratie
et de la liberté, devient républicain et rejoint
Lamartine dans l'opinion que "la République est
une idée, la République est un principe, la République
est un droit. La République est l'incarnation même du
progrès."

Soutien et collaboration
Né en pleine épopée napoléonienne, Hugo
oeuvre pour le retour en France de Louis-Napoléon
Bonaparte (1808-1873), expulsé depuis
1836. En 1841, alors qu'il vient d'être élu à l'Académie
française, Hugo écrit un hymne pour
l'inauguration de la statue de Napoléon 1er à
Boulogne. Jugé trop partial, le texte ne sera pas
lu. Entre-temps, Louis-Napoléon est rentré clandestinement
en France. Arrêté et condamné à la
prison à vie, il s'évade en 1846. Hugo plaide alors
sa cause en 1847, inscrivant sa réhabilitation et
l'abrogation de la loi d'exil pour les Bonaparte à
l'ordre du jour de la Chambre des pairs. Il gagne.
En décembre 1848, l'écrivain soutient la candidature
de Louis-Napoléon à la Présidence de la
République. Son journal, L'Evénement, prend fait
et cause pour lui et accueille avec enthousiasme
son élection. En remerciement, Hugo est reçu à
l'Elysée. Quelques faits politiques vont cependant
fragiliser son engagement envers Louis-Napoléon
et notamment la loi Falloux (15 mars 1850) : elle
accorde une place prépondérante à l'église
catholique dans l'enseignement primaire et
secondaire avec la création de l'école dite libre.
Lors d'un discours à l'Assemblée, il s'insurge :
"Je veux, je le déclare, la liberté de l'enseignement, mais
je veux la surveillance de l'Etat et comme je veux cette
surveillance effective je veux l'Etat laïque, purement
laïque, exclusivement laïque (…) Je repousse votre loi.
Je la repousse parce qu'elle confisque l'enseignement primaire,
parce qu'elle dégrade l'enseignement secondaire,
parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce qu'elle
diminue mon pays."

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Rupture et confrontation
Alors que la Constitution de 1848 interdit au Président
de la République d'effectuer un second
mandat, Louis-Napoléon décide de passer outre
et de garder le pouvoir : c'est le coup d'Etat du
2 décembre 1851, date anniversaire du sacre de
Napoléon 1er et de la victoire d'Austerlitz.
Lorsque Hugo, qui se sent avant tout le représentant
du peuple, comprend que Louis-Napoléon
prépare le rétablissement de l'Empire, et
donc de la dictature, la rupture est totale. Quand
le coup d'Etat éclate, il est un des dirigeants de
l'opposition. Il prend conscience des ambitions
démesurées de Louis-Napoléon et s'installe à la
tête du comité de résistance au coup d'Etat. Hugo
déclare dès le lendemain de façon virulente :
"Un homme vient de briser la Constitution, il déchire
le serment qu'il avait prêté au peuple, supprime la loi,
étouffe le droit, ensanglante Paris, garrotte la France,
trahit la République." Sa vie est menacée et il est
obligé de se cacher. Ironie du sort, celui-là même
qu'il avait sauvé de l'exil, l'envoie en exil. Le 11
décembre 1851, il s'enfuit vers Bruxelles, muni
d'un passeport au nom de Lanvin que lui a procuré
sa maîtresse Juliette Drouet. Entretenant des
relations cordiales avec les Belges, Hugo, pour
leur éviter des représailles françaises, quitte le
pays au moment de la publication de son pamphlet
vengeur écrit durant l'hiver, Napoléon-le-
Petit. Une sorte de réponse à son décret d'ex-pulsion
signé par Louis-Napoléon au début de
l'année 1852. Il se réfugie le 5 août dans les îles
anglo-normandes de Jersey, puis de Guernesey
en 1855.

Napoléon-le-petit
Une lettre écrite à son ami le colonel Jean-Baptiste
Charras, le 29 août 1852, nous entraîne
dans les landes sauvages de Jersey : "S'il y avait
de beaux exils, Jersey serait un exil charmant. C'est le
sauvage et le riant mariés au beau milieu de la mer dans
un lit de verdure de huit lieues carrées. Je m'y suis logé
dans une cahute blanche au bord de la mer. De ma
fenêtre je vois la France. Le soleil se lève de ce côté-là. Bon
signe." Sous-entendu, il reste de l'espoir… Hugo
jubile car il a appris que son petit livre véhément,
Napoléon-le-Petit, circule sous le manteau en France.
Il espère qu' "il finira par faire son trou. La page
sur Haynau circule dans le faubourg St-Antoine, et le fait
bouillonner un peu. Il serait bon que cela commençât
par un soufflet à Haynau pourvu que cela finit par un
coup de pied au cul de Bonaparte. Depuis que je suis ici,
on me fait l'honneur de tripler les douaniers, les gendarmes
et les mouchards à St-Malo. Cet imbécile hérisse
les bayonnettes contre le débarquement d'un
livre." On raconte même que le livre arrivait à
l'intérieur de bustes de Louis-Napoléon. Composé
de six mille deux cents vers et organisé en sept
parties - chacune d'elle ayant pour titre des
phrases utilisées par Louis-Napoléon pour justifier
son coup d'Etat - Hugo demande à Charras
s'il a reçu son exemplaire. Aux yeux d'Hugo,
Charras s'impose en sauveur de cette seconde
République : "J'ai eu bien de la peine à ne pas écrire
sur cette page : au général en chef de la république
future. Ce sera votre rôle. Vous êtes le seul homme en effet
qui puissiez revenir vainqueur et rassurant. Ayez foi,
cher ami.
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J'ai l'idée que nous siégerons vous et moi, coude
à coude, au parlement des Etats-Unis d'Europe."
Hugo fait tout ce qu'il peut pour décrédibiliser
publiquement Louis-Napoléon et n'a de cesse de
le tourner en dérision. Durant son exil, il appelle
même son chien Sénat, un clin d'oeil à l'institution
du Sénat totalement aux ordres de l'empereur.

Le soufflet de Napoléon III
La nouvelle Constitution, votée en janvier 1852,
ne dure pas et Louis-Napoléon se proclame
empereur des Français et devient Napoléon III le
2 décembre 1852. Lui qui se disait "citoyen avant
d'être Bonaparte", fait désormais crier "Vive
l'Empereur". Il instaure un régime autoritaire dans
lequel la liberté d'expression est profondément
bafouée. La plupart des opposants républicains
sont en exil. A partir de 1860, par diverses
mesures politiques, économiques et sociales,
Napoléon III tente de glisser vers un régime plus
libéral. Il propose d'ailleurs, une amnistie à Hugo
qui lui répond : "Quand la liberté rentrera, je rentrerai"
et "s'il n'en reste qu'un, je serais celui là." Pour
Hugo, le compromis n'est pas acceptable, l'Empire
reste l'Empire, qu'il soit autoritaire ou libéral.
Cette rédemption de Napoléon III est forcée.
La preuve en est lorsqu'il demande, en 1867, au
maréchal Vaillant (1790 -1872) d'interdire la pièce
Ruy Blas de Victor Hugo: "J'ai lu dans les journaux
qu'on préparait à l'Odéon la reprise de Ruy Blas,
je vous prie d'interdire cette représentation, car vous
devez vous souvenir que je vous ai fait part de mes
appréhensions au sujet de la pièce de Victor Hugo. Il ne
faut pas que le scandale d'Hernani se renouvelle."
A l'époque d'Hernani, en 1830, Hugo est le porte-
parole des romantiques. Ils veulent briser les
conventions du théâtre classique, notamment la
règle des trois unités de temps, de lieu et d'action,
énoncée par Boileau sous Louis XIV. Hernani
est une pièce audacieuse - l'histoire d'amour
malheureuse d'Hernani pour une jeune infante -
qui fait scandale. Les répétitions de la pièce, à
la Comédie française, sont agitées. Le soir de la
première, le spectacle est davantage dans la salle
que sur la scène : les classiques s'opposent aux
romantiques jusqu'à en venir aux mains. La
bataille d'Hernani est remportée par Hugo et ses
amis. Et huit ans plus tard, Hugo écrit un des
chefs-d'oeuvre du théâtre romantique, Ruy Blas :
histoire tragique d'un laquais amoureux de la reine
à la cour du roi Charles II d'Espagne. En interdisant
la représentation de Ruy Blas, Napoléon III
prouve qu'il a gardé une profonde rancune à
l'encontre d'Hugo depuis Napoléon-le-Petit.
Epilogue
Deux hommes. Ambitieux et avides de gloire.
Deux ego surdimensionnés. L' "Ego d'Hugo" est
d'ailleurs la devise de l'écrivain. Admiration, amitié,
jalousie, animosité, rancune ou haine, leur
relation est un bras de fer complexe. Le 5 septembre
1870, au lendemain de la chute du
Second Empire, Hugo rentre en France. Dans la
solitude de l'exil, loin des mondanités parisiennes,
il a écrit ses plus grands romans qui font
de lui une véritable légende de la littérature française
: Les Misérables, la Légende des siècles, les
Contemplations, les Travailleurs de la mer, l'Homme
qui rit ou encore Quatre vingt-treize. En voulant le
réduire au silence, Napoléon III a fait passer
Hugo à la postérité.
CHRISTEL PIGEON
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