Dossier


                    Le duel
       Victor Hugo - Napoléon III

Personne n'a plus et mieux travaillé à la légende napoléonienne que Victor Hugo. Il a permis le retour en France de Louis-Napoléon Bonaparte alors en exil, l'a soutenu dans sa conquête du pouvoir en 1848 puis s'est violemment opposé à lui lorsqu'il s'est proclamé empereur.
Il devient alors l'un des opposants les plus farouches du Second Empire.
Le retentissement du coup d 'Etat du 2 décembre 1851 sur Victor Hugo et son œuvre est immense.
Analyse à partir de deux lettres manuscrites.


L'engagement politique de Hugo
Ecrivain, romancier, poète, dramaturge, Victor Hugo (1802-1885) est une des figures emblématiques de la littérature française du XIXe siècle. Dès son plus jeune âge, Hugo est ambitieux et déterminé à réussir. A quatorze ans, il écrit déjà dans ses cahiers d'école : "Je veux être Chateaubriand ou rien." Il publie ses premières oeuvres alors qu'il a à peine vingt ans. Chef de file du mouvement romantique français, auquel participe Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Honoré de Balzac ou encore Sainte-Beuve, Hugo accède rapidement au succès. Des drames familiaux (infidélité de sa femme, scandale de sa liaison adultère avec Léonie Biard qui est emprisonnée, noyade de sa fille et de son gendre) le détournent temporairement de sa vocation d'écrivain reconnu : il entame alors une carrière politique, continuant d'écrire mais sans rien publier. Protégé du duc d'Orléans, Hugo est catholique et monarchiste. Il fréquente d'ailleurs l'entourage du roi Louis-Philippe qui le nomme Pair de France en 1845. Rapidement, Hugo, qui a toujours été un fervent défenseur de la démocratie et de la liberté, devient républicain et rejoint Lamartine dans l'opinion que "la République est une idée, la République est un principe, la République est un droit. La République est l'incarnation même du progrès."



Soutien et collaboration
Né en pleine épopée napoléonienne, Hugo oeuvre pour le retour en France de Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873), expulsé depuis 1836. En 1841, alors qu'il vient d'être élu à l'Académie française, Hugo écrit un hymne pour l'inauguration de la statue de Napoléon 1er à Boulogne. Jugé trop partial, le texte ne sera pas lu. Entre-temps, Louis-Napoléon est rentré clandestinement en France. Arrêté et condamné à la prison à vie, il s'évade en 1846. Hugo plaide alors sa cause en 1847, inscrivant sa réhabilitation et l'abrogation de la loi d'exil pour les Bonaparte à l'ordre du jour de la Chambre des pairs. Il gagne. En décembre 1848, l'écrivain soutient la candidature de Louis-Napoléon à la Présidence de la République. Son journal, L'Evénement, prend fait et cause pour lui et accueille avec enthousiasme son élection. En remerciement, Hugo est reçu à l'Elysée. Quelques faits politiques vont cependant fragiliser son engagement envers Louis-Napoléon et notamment la loi Falloux (15 mars 1850) : elle accorde une place prépondérante à l'église catholique dans l'enseignement primaire et secondaire avec la création de l'école dite libre. Lors d'un discours à l'Assemblée, il s'insurge : "Je veux, je le déclare, la liberté de l'enseignement, mais je veux la surveillance de l'Etat et comme je veux cette surveillance effective je veux l'Etat laïque, purement laïque, exclusivement laïque (…) Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque l'enseignement primaire, parce qu'elle dégrade l'enseignement secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce qu'elle diminue mon pays."



Rupture et confrontation
Alors que la Constitution de 1848 interdit au Président de la République d'effectuer un second mandat, Louis-Napoléon décide de passer outre et de garder le pouvoir : c'est le coup d'Etat du 2 décembre 1851, date anniversaire du sacre de Napoléon 1er et de la victoire d'Austerlitz.
Lorsque Hugo, qui se sent avant tout le représentant du peuple, comprend que Louis-Napoléon prépare le rétablissement de l'Empire, et donc de la dictature, la rupture est totale. Quand le coup d'Etat éclate, il est un des dirigeants de l'opposition. Il prend conscience des ambitions démesurées de Louis-Napoléon et s'installe à la tête du comité de résistance au coup d'Etat. Hugo déclare dès le lendemain de façon virulente : "Un homme vient de briser la Constitution, il déchire le serment qu'il avait prêté au peuple, supprime la loi, étouffe le droit, ensanglante Paris, garrotte la France, trahit la République." Sa vie est menacée et il est obligé de se cacher. Ironie du sort, celui-là même qu'il avait sauvé de l'exil, l'envoie en exil. Le 11 décembre 1851, il s'enfuit vers Bruxelles, muni d'un passeport au nom de Lanvin que lui a procuré sa maîtresse Juliette Drouet. Entretenant des relations cordiales avec les Belges, Hugo, pour leur éviter des représailles françaises, quitte le pays au moment de la publication de son pamphlet vengeur écrit durant l'hiver, Napoléon-le- Petit. Une sorte de réponse à son décret d'ex-pulsion signé par Louis-Napoléon au début de l'année 1852. Il se réfugie le 5 août dans les îles anglo-normandes de Jersey, puis de Guernesey en 1855.



Napoléon-le-petit
Une lettre écrite à son ami le colonel Jean-Baptiste Charras, le 29 août 1852, nous entraîne dans les landes sauvages de Jersey : "S'il y avait de beaux exils, Jersey serait un exil charmant. C'est le sauvage et le riant mariés au beau milieu de la mer dans un lit de verdure de huit lieues carrées. Je m'y suis logé dans une cahute blanche au bord de la mer. De ma fenêtre je vois la France. Le soleil se lève de ce côté-là. Bon signe." Sous-entendu, il reste de l'espoir… Hugo jubile car il a appris que son petit livre véhément, Napoléon-le-Petit, circule sous le manteau en France. Il espère qu' "il finira par faire son trou. La page sur Haynau circule dans le faubourg St-Antoine, et le fait bouillonner un peu. Il serait bon que cela commençât par un soufflet à Haynau pourvu que cela finit par un coup de pied au cul de Bonaparte. Depuis que je suis ici, on me fait l'honneur de tripler les douaniers, les gendarmes et les mouchards à St-Malo. Cet imbécile hérisse les bayonnettes contre le débarquement d'un livre." On raconte même que le livre arrivait à l'intérieur de bustes de Louis-Napoléon. Composé de six mille deux cents vers et organisé en sept parties - chacune d'elle ayant pour titre des phrases utilisées par Louis-Napoléon pour justifier son coup d'Etat - Hugo demande à Charras s'il a reçu son exemplaire. Aux yeux d'Hugo, Charras s'impose en sauveur de cette seconde République : "J'ai eu bien de la peine à ne pas écrire sur cette page : au général en chef de la république future. Ce sera votre rôle. Vous êtes le seul homme en effet qui puissiez revenir vainqueur et rassurant. Ayez foi, cher ami.

J'ai l'idée que nous siégerons vous et moi, coude à coude, au parlement des Etats-Unis d'Europe." Hugo fait tout ce qu'il peut pour décrédibiliser publiquement Louis-Napoléon et n'a de cesse de le tourner en dérision. Durant son exil, il appelle même son chien Sénat, un clin d'oeil à l'institution du Sénat totalement aux ordres de l'empereur.



Le soufflet de Napoléon III
La nouvelle Constitution, votée en janvier 1852, ne dure pas et Louis-Napoléon se proclame empereur des Français et devient Napoléon III le 2 décembre 1852. Lui qui se disait "citoyen avant d'être Bonaparte", fait désormais crier "Vive l'Empereur". Il instaure un régime autoritaire dans lequel la liberté d'expression est profondément bafouée. La plupart des opposants républicains sont en exil. A partir de 1860, par diverses mesures politiques, économiques et sociales, Napoléon III tente de glisser vers un régime plus libéral. Il propose d'ailleurs, une amnistie à Hugo qui lui répond : "Quand la liberté rentrera, je rentrerai" et "s'il n'en reste qu'un, je serais celui là." Pour Hugo, le compromis n'est pas acceptable, l'Empire reste l'Empire, qu'il soit autoritaire ou libéral. Cette rédemption de Napoléon III est forcée. La preuve en est lorsqu'il demande, en 1867, au maréchal Vaillant (1790 -1872) d'interdire la pièce Ruy Blas de Victor Hugo: "J'ai lu dans les journaux qu'on préparait à l'Odéon la reprise de Ruy Blas, je vous prie d'interdire cette représentation, car vous devez vous souvenir que je vous ai fait part de mes appréhensions au sujet de la pièce de Victor Hugo. Il ne faut pas que le scandale d'Hernani se renouvelle."
A l'époque d'Hernani, en 1830, Hugo est le porte- parole des romantiques. Ils veulent briser les conventions du théâtre classique, notamment la règle des trois unités de temps, de lieu et d'action, énoncée par Boileau sous Louis XIV. Hernani est une pièce audacieuse - l'histoire d'amour malheureuse d'Hernani pour une jeune infante - qui fait scandale. Les répétitions de la pièce, à la Comédie française, sont agitées. Le soir de la première, le spectacle est davantage dans la salle que sur la scène : les classiques s'opposent aux romantiques jusqu'à en venir aux mains. La bataille d'Hernani est remportée par Hugo et ses amis. Et huit ans plus tard, Hugo écrit un des chefs-d'oeuvre du théâtre romantique, Ruy Blas : histoire tragique d'un laquais amoureux de la reine à la cour du roi Charles II d'Espagne. En interdisant la représentation de Ruy Blas, Napoléon III prouve qu'il a gardé une profonde rancune à l'encontre d'Hugo depuis Napoléon-le-Petit.

Epilogue
Deux hommes. Ambitieux et avides de gloire. Deux ego surdimensionnés. L' "Ego d'Hugo" est d'ailleurs la devise de l'écrivain. Admiration, amitié, jalousie, animosité, rancune ou haine, leur relation est un bras de fer complexe. Le 5 septembre 1870, au lendemain de la chute du Second Empire, Hugo rentre en France. Dans la solitude de l'exil, loin des mondanités parisiennes, il a écrit ses plus grands romans qui font de lui une véritable légende de la littérature française : Les Misérables, la Légende des siècles, les Contemplations, les Travailleurs de la mer, l'Homme qui rit ou encore Quatre vingt-treize. En voulant le réduire au silence, Napoléon III a fait passer Hugo à la postérité.

CHRISTEL PIGEON